« Comment c’est loin » Le processus créatif vu par deux bloqués

par Brainstorming - 0 Commentaires

L’écoute du dernier album d’Orelsan « La Fête est finie » m’a sidérée. J’étais en voiture, avec mes garçons ; les morceaux nous ont progressivement plongé dans un état d’intense concentration collective — c’est rare. J’ai ensuite découvert le premier film d’Orelsan « Comment c’est loin ». Le récit d’une inspiration poussive, pleine de doutes et de petites victoires contre la pesanteur de la médiocrité, celle des personnages mais aussi — et surtout — celle du monde qui nous entoure.


Ce film est drôle, sincère et bien fréquenté. Les héros, deux rappeurs — Orel le contemplatif et Gringe l’impulsif — traversent sous nos yeux un processus créatif de 24 heures, soit le délai que leurs deux producteurs leur ont laissé pour terminer au moins une chanson.

Les créatifs, peu importe leur discipline, retrouveront dans ce film plusieurs états ou étapes qu’ils connaissent et traversent :

> la procrastination

C’est l’ajournement de l’action, qui repousse jusqu’aux limites le moment où l’on se met réellement à travailler. Bill Green, créatif et dirigeant de l’agence américaine Flurry, décrit ainsi cette phase :
« Procrastination is my process. I serve at its pleasure, without guilt.
No matter what the deadline – two hours, two weeks or two months –
I can’t jump in and focus on the thing without first doing things wholly unrelated to it. »1

De récentes études2 ont montré que la procrastination est une étape paradoxalement très utile, car elle permet à l’esprit d’emprunter des chemins inédits et de se nourrir.

> le sentiment d’imposture

qui génère le doute : « suis-je légitime, du fait de mon histoire / milieu / parcours / âge / territoire, etc… pour écrire cette histoire / ce film / cette pièce / porter ce projet artistique ? “Qui tu serais pour réussir où tous les autres ont échoué ? Oublie tes rêves prétentieux, redescend sur terre. Ou tu n’en reviendras jamais. » (Si facile. Casseurs Flowters) Dans le processus créatif, le pire adversaire est parfois intérieur…

> l’acceptation d’une forme de différence

qui permet d’affronter l’ordre établi pour dire ou proposer des choses qui ne sont pas acceptables dans la réalité des « bien »-pensants. Et d’assumer une forme de risque dans lequel il n’y a pas de retour en arrière possible. « Si tu ne renonces à rien, tu ne choisis pas. (…) Si tu écoutes les personnes qui dorment, les rêves n’arrivent jamais. » (Inachevés. Casseurs Flowters)
De nombreux critiques ont vu dans le voyage presque immobile des deux héros le portrait d’une génération. Nonchalante. Mollasse. Paresseuse. Au contraire, Orel et Gringe m’ont donné une (claque) leçon de courage. Ils nous invitent à poursuivre jusqu’au bout nos projets créatifs, parce c’est peut-être loin et ce sera sans doute long (« Si c’était si facile, tout l’monde le f’rait »), mais… c’est atteignable.

Raphaële Blot

1/ Generation Création. Creativity in the age of everything. Bill Green / Angela Natividad / Darryl Ohrt. Adverve 2016
2/ Conférence TED du psychologue organisationnel Adam Grant

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